Tueries à Charlie Hebdo – 6 heures plus tard

Je ne les connaissais pas. Je ne les nommerais pas. Leurs quatre noms défilent sur le bandeau des chaînes d’info en continue. Inlassables. Tristesse. Sans nom, elle. La finesse de leur dessin, leur humour souvent grivois, leurs joyeusetés potaches qui tout au plus leur auraient valu une réprimande s’est traduite dans la plus absurde des extrémités : la mise à mort, lâche, sans débats, comme des bêtes.

Dessin de Bernard Verlhac, dit Tignous, lui aussi décédé lors de la tuerie

Dessin de Bernard Verlhac, dit Tignous, lui aussi décédé lors de la tuerie

A la tristesse, comme souvent, succède la colère. Colère devant l’acte, colère devant la scène imaginée qui se cimente dans l’esprit, colère surtout devant les raisons qui ont mené à cette tragédie. Je ne représente rien. Ni les français, ni les musulmans, ni les démocrates, ni les républicains, je ne représente que moi-même, simple citoyen, subitement confronté à ce sentiment. Morts pour avoir osé représenter le prophète ? Mort par blasphème ? En France ? Morts pour s’être moqué de l’Islam, comme ils se sont allégrement moqué des juifs et des chrétiens, sans par ailleurs soulever de réprobation, sinon des procès de commodités, pour signifier un désaccord dans un baroud d’honneur bien vain ? On croirait à une blague, si ce n’était si tragique. Balles tragiques à Charlie Hebdo, comme le dit cette image parsemant les réseaux sociaux, renvoyant à cette une consacrée à De Gaulle et qui obligea le journal à la fermeture.

Alors ainsi, ils auraient vengé le prophète. Charlie Hebdo, ces mécréants, avaient souligné que le prophète et son dieu étaient assez grands pour se venger tout seul. En s’en prenant à Charlie Hebdo, ils s’en sont pris à des libertaires, des anarchistes – philosophiques –, des individus désireux de contrer et de lutter contre les croyances, les diseurs de miracles, les prosélytes et les sectaires. L’obscurantisme, le fanatisme, l’extrémisme idéologique tel qu’on le définit aujourd’hui au regard de notre propre perception culturelle. Ces libertaires ont été peu défendus par certains politiques qui portent aujourd’hui, tout émus qu’ils soient, une responsabilité indiscutable, dans leur manque de soutien à leur liberté de critiquer l’Islam et le Coran si cela leur chantait. A l’époque déjà, il ne fallait pas mettre de l’huile sur le feu. Ils étaient alors des pyromanes. Aujourd’hui pourtant, ils sont devenus pour ces mêmes politiques le symbole de la France même, comme si ces derniers avaient – faussement – compris qu’il n’était plus temps de s’aplatir et de courber l’échine en espérant que l’orage passe. Celui-ci a pris de l’ampleur, et aujourd’hui il est en train de dévaster la société française qui s’unit ce soir avec une empathie subitement retrouvée. Je suis Charlie Hebdo. Le commando aime les martyres. Charlie Hebdo en est devenu un. Faut-il pour autant s’en réjouir ?

De Philippe Honoré, dessinateur assassiné

De Philippe Honoré, dessinateur assassiné

Désormais, pour quiconque doutait encore ou refusait de voir un véritable problème par rapport à cette religion, l’Islam, ainsi que son livre sacré, le Coran, au sein de la société, le retour à la réalité s’annonce pénible. Je ne parle pas des individus, des individus face à leur foi, je parle d’un livre, précis, écrit, dont les textes ont été condensés aux VIIIème siècle après de longues tractations pour ne garder que certains textes aux détriments d’autres, taxés aujourd’hui d’apocryphes, et qui, selon les croyants, recueille la parole de dieu. Pays de liberté d’expression, nous mettons en cause tous les livres, quels qu’ils soient, jusqu’à la véracité de la Bible, sans créer d’autres tensions que le dialogue et la liberté d’y croire… ou non. Mais dès que l’on parle de l’Islam, une hystérie s’élève d’un côté, une sorte de sourd mutisme se tasse de l’autre, comme dans un mouvement de balancier, ne laissant pas les plus intelligents rester droit dans leurs bottes.

Mais pourquoi ne pourrions pas critiquer le Coran, nous qui ne croyons pas que ce livre soit la parole d’un quelconque dieu ? Pourquoi serait-il intolérable, sous prétexte de déranger l’oumma – la communauté des musulmans –, de mettre en avant la violence intangible contenue dans les lignes de ce livre saint ? Pourquoi parlons-nous tant des musulmans, mais jamais nous ne parlons du texte qui régit cette communauté de croyance qui en soit n’est en rien infamante ? Ce texte, les croyants le vivent à leur manière, mais ils y croient, ils croient dans le fait qu’il est la parole de leur dieu. Sans quoi, ils ne pourraient se définir musulman. Le musulman doit croire dans la vérité de ce livre. Or, si tant est qu’on essaye de débattre sur le contenu du livre et mettre en exergue le destin qui attend quiconque ne fait pas partie de cette communauté dans ses lignes, on nous parlera d’interprétation, voire d’incompréhension, car seul un croyant serait à même de comprendre ce que disent ces lignes, dont la clarté fait parfois froid dans le dos. Mais je parle en tant que mécréant, car selon ce livre, mon incroyance me place de fait dans la catégorie des personnes qu’il convient d’occire si je n’embrasse pas la foi en Allah. NE méritant aucune existence. Car la mécréance et le polythéisme est le pire des péchés en Islam, quels que soient mes actions ici-bas. Selon les hadiths de Muslim faisant autorité en la matière, rapportant les propos supposés du prophète, mes actions sur terres sont vaines, n’ayant pas fait allégeance à la foi musulmane : « J’ai demandé au Prophète (salallahu ‘alayhi wasalam) : ô Messager d’Allah ! Avant la venue de l’islam (Al-Jâhiliyyah) Ibn Jud’ân maintenait les liens de parenté et nourrissait les pauvres. Cela lui sera-t-il d’aucune utilité [dans l’au-delà] ?
Il dit : « Cela ne lui profitera pas car il n’a jamais dit : ô Seigneur ! Pardonne-moi mes péchés au Jour de la Rétribution. »

Stéphane Charbonnier, dit Charb, directeur de Charlie Hebdo, décédé dans l'assassinat

Stéphane Charbonnier, dit Charb, directeur de Charlie Hebdo, décédé dans l’assassinat

Dans une société fondée sur des cadres islamiques, je serais mort. Ou pas loin. Pour autant, je ne souhaite la mort d’aucun musulman, d’aucun juif, d’aucun chrétien. Je souhaite surtout que l’on s’entende sur ce que l’on désire, quelle société commune il va nous falloir partager. La contagion dans les esprits risque d’être explosive. Personne ne peut pardonner ce qui s’est passé aujourd’hui dans les locaux de Charlie Hebdo et bien peu resteront insensibles. Très nombreux sont ceux qui partagent ce sentiment de colère et le désir que la situation ne s’envenime pas. Pour autant, il ne faut pas se voiler la face – expression n’ayant aucun second degré –, un certain nombre de gens en France ne condamneront pas ce qui s’est passé, car ils auront considéré que c’était mérité, qu’ils étaient mécréants et qu’ils ont manqué de respect au prophète dans lequel ils croient. Dire le contraire, c’est continuer le déni, et le déni c’est le renoncement. Ni les musulmans de France – l’acceptant dans ses valeur libérales -, ni les autres, n’ont renoncé, même devant le meurtre des dessinateurs de Charlie Hebdo, des policiers, des simples citoyens, victimes collatérales d’une barbarie médiévale qui, sans être l’Islam, est un dérivé de l’Islam. Pas d’amalgames oui, mais alors il va falloir clarifier certains points de votre livre saint, ce qui doit commencer par une discussion. Nous sommes Charlie Hebdo, oui, mais Charlie Hebdo est plus qu’un journal, c’est un art de vivre, une moquerie générale pour mieux ridiculiser des dogmes et des lois qui apparaissent contestables et sont une attaque à tout athée. Et pourtant, on demande à l’athée de respecter un livre qui demande sa mort. Pour dialoguer, il faut être deux. Pour débattre, il convient d’accepter la critique. Pour critiquer, il convient de ne pas avoir peur d’en mourir. Ces conditions de dialogue restent à remplir.

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4 réflexions sur “Tueries à Charlie Hebdo – 6 heures plus tard

  1. Tout ceci est très juste. Je pense même que l’on peut mette en avant le fait que la religion (telle que vous la définissez) est une arnaque intellectuelle pure. Les gars de Charlie se battaient pour ça aussi. Pas seulement contre un (des) texte(s) appelant à la mort de ses (leurs) réfractaires, mais bel et bien contre cette arnaque intellectuelle qui consiste à présenter la foi religieuse comme utile à l’âme, comme rempart à la perdition de la psyché. Il me semble que c’est là le vrai combat (en tout cas le plus important) que doit mener l’athéisme moderne : libérer les esprits.

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  2. Tout ceci est très juste. Je pense même que l’on peut mette en avant le fait que la religion (telle que vous la définissez) est une arnaque intellectuelle pure. Les gars de Charlie se battaient pour ça aussi. Pas seulement contre un (des) texte(s) appelant à la mort de ses (leurs) réfractaires, mais bel et bien contre cette arnaque intellectuelle qui consiste à présenter la foi religieuse comme utile à l’âme, comme rempart à la perdition de la psyché. Il me semble que c’est là le vrai combat (en tout cas le plus important) que doit mener l’athéisme moderne : libérer les esprits.

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