Du refus des monothéismes

« Vous n’avez pas besoin de religion pour justifier l’amour, mais c’est le meilleur outil jamais inventé pour justifier la haine. » – Ruddell Bird « Rudd » Weatherwax

                Une semaine s’est écoulée depuis l’attentat à Charlie Hebdo. Ne vivant pas en France, j’ai vécu cette douleur en moi-même, intérieurement, un peu à la manière de ceux se prévalant d’une religion vécue intérieurement. Une tristesse ayant écumé pendant plusieurs jours. Une fois les évènements conscientisés et analysés, la colère s’est estompée. J’ai vu à distance les trois-quatre millions de personnes ayant défilé aux bannières de Je suis Charlie, j’ai vu avec une même distance ceux qui se tenaient à l’écart se prévalant d’un Je ne suis pas Charlie, étayé d’un sophisme parfois difficile à cerner. Ce Je ne suis pas Charlie me faisait par instant penser aux Je condamne les attentats MAIS il faut dire qu’ils l’avaient mérité (ou plus le plus sobre ils devaient s’y attendre). Etant plutôt large d’esprit, ces expressions diverses m’intéressaient, sans que j’y souscrive particulièrement, comme je ne souscris à aucune vue strictement partisane sur la question, et certainement pas aux positions complotistes qui font florès. Vues complotiste se développant allègrement dans des groupes opposés idéologiquement, chacun s’adressant à son public pour mieux semer le doute et séduire telle ou telle communauté. C’est pourquoi, pour ne pas sombrer dans une analyse tronquée et politique de la question, il convient de s’interroger sur le fait religieux à l’œuvre dans toute cette sombre histoire. Car, comme beaucoup le surinent, le religieux n’y est pour rien ou pas grand-chose dans cette affaire, préférant tout miser sur l’aspect politique afin de ne pas froisser un peu plus des consciences sous tension. anarchie religion dessin La parole s’est libérée depuis cet attentat, tant chez les partisans d’une religion intrinsèquement au-dessus de tout soupçon que chez ceux la dénigrant – et qui d’ailleurs ne dénigrent pas la religion en soi mais une religion en particulier. Avant le 7 janvier, lorsqu’il m’arrivait de débattre religion avec quelqu’un – et je l’admets, le plus souvent de l’Islam, car c’est cette religion qui de nos temps est la plus questionnée, la plus au cœur des préoccupations publiques et elle y est pour quelque chose –, je prenais évidemment le parti d’une laïcité stricte. Je m’insurgeais avec force contre la défense du monothéisme, défense qui s’appuyait sur divers niveaux d’analyse : celui ontologique – le besoin religieux pour trouver du sens –, celui culturel – le rattachement aux racines, l’importance de ne pas renier son cadre d’origine –, celui social – lorsque l’on se sent rejeté par la société civile, on retrouve l’estime perdue dans une communauté de croyants, une forme de sursaut réactionnaire, dans le sens qu’il est réaction à des valeurs et une société qui nous dénigreraient. Bref, chacun de ces niveaux d’argumentation n’avait qu’un seul but finalement : ne pas remettre en cause la croyance d’autrui. D’ailleurs, j’en oublie l’argument que l’on m’opposait le plus sûrement du monde, avec une indétrônable faconde : l’argument disons essentialiste, celui qui me piquait le plus les yeux. Grossièrement, l’idée était que les religions étaient d’essence sources de paix, d’amour et de tolérance. Pour ma part, je passais aux yeux de la plupart pour un intolérant, un ayatollah de la pensée athée et laïque, incapable d’accepter la différence cultu(r)elle, désireux si on m’en donnait l’occasion de mettre à mort tous les croyants car ces derniers ne cautionneraient pas mon a-religiosité. A cette a-religiosité, d’ailleurs, on m’opposait prestement une soi-disant sacralisation de l’Argent, du Capitalisme, de la Liberté, ou tout autres choses qui seraient le palliatif destiné aux sociétés ayant cessé de vivre sur l’idée qu’un être surnaturel nous surveille de là-haut et nous édicte les lois qu’il nous faut suivre pour lui plaire et s’éviter un châtiment de toute manière inévitable. En somme, nous ne croirions plus à un monothéisme mais à d’autres idoles qui façonneraient à leur manière notre environnement culturel. Opposer l’aliénation et l’affabulation à la croyance monothéiste, qui au mieux serait une affabulation de même niveau et de même nature, au pire ne serait pas considérée comme une aliénation véritable mais comme une juste sagesse spirituelle. Tristesse de la pensée. De toute cette argumentation et des accusations sous-jacentes, cela fait quelques années désormais que je ne fais plus cas. Je pense savoir que tout athée affirmant sa position sans concession se retrouve plus d’une fois dans ces cas de figure où l’on se sentirait presque de méchants négateurs de la liberté d’autrui – le méchant dans la bible est celui qui est hostile à dieu. Après tout, si les gens veulent croire en des fables et sont entraînés et conservés dans une ignorance fanatique, ce serait leur bon droit, et notre vérité ne pourrait être une vérité universelle. les trois monothéismes paix dessin Dans un certain sens, je pardonnais à ces défenseurs parfois involontaires des monothéismes, car, comme dit un certain, ils ne savent pas ce qu’ils font. Selon eux, je défendais les idées que mon propre prisme culturel avait forgées en mon esprit, je jouissais d’une fausse indépendance, je n’étais que l’enfant de ma société et cela suffisait à ôter à mes paroles toute justesse ou toute considération. Je ne pouvais pas comprendre, quelles qu’aient pu être mes connaissances en la matière. On posait le relativisme culturel comme rempart ultime à la critique du monothéisme. Notre liberté est factice, au même titre qu’elle l’est pour des croyants vivant dans une société religieuse, voilà ce que l’on me disait. J’ai pourtant tendance à penser qu’il existe plus de libertés, quelles que puissent être évidemment les imperfections inhérentes à toute société, dans nos sociétés démocratiques que dans l’essentiel des sociétés où le religieux agit directement sur le corps social. A ce petit jeu de la discussion, on forçait le statuquo, le croyant libre de croire sans que cela ne soit critiquable, et moi, libre de ne pas croire, même si je devenais une sorte d’animal vidé de toute spiritualité, traînant navré sa carcasse si bassement organique dans un univers où règne le matérialisme et l’absence de toute transcendance. La perception que peut posséder en somme un croyant au sujet d’un athée. Pourtant, je parlais à des gens qui ne se réclamaient d’aucune religion et avec lesquels, donc, je devais bien avoir quelques accointances, fussent-elles minimes. Car là est finalement le cœur  de notre problème, même dans une société laïque comme la nôtre : la difficulté, voire l’impossibilité, de remettre en cause les fondements du monothéisme. On peut les critiquer sans véritables problèmes – encore que ces derniers temps tendent à prouver le contraire –, mais il est extrêmement difficile de pousser des gens à en nier les aspects positifs, de pointer leur essence néfaste pour les sociétés humaines. Ces mêmes personnes qui mettent en avant mon prisme culturel d’individu né dans une société occidentale semblent ignorer qu’ils appliquent à tous les monothéismes, sans distinction de texte et de construction historique, les évolutions historiques du christianisme. La religion chrétienne s’étant assagie avec le temps – au prix de quelles luttes et de négations affirmées de leur vérité ! –, alors tous les monothéismes relèvent du même processus. La chrétienté s’étant apaisée, l’Islam devient à son tour une religion tolérante. Pourtant de la même manière que la religion chrétienne et juive ne le sont pas, l’Islam ne l’est guère plus. J’aurais presque envie de dire qu’elle l’est encore moins, si tant est que la tolérance se voit dans l’acceptation des autres. Il suffit de lire les textes – c’est un effort que les défenseurs des monothéismes devraient faire à un certain moment – pour se rendre compte que considérer comme ennemi , mécréant, diabolique, maléfique, tout ce qui n’est pas soi n’est pas à proprement parler – selon mon prisme culturel, bien sûr – une marque d’ouverture. Islam intolérant dessin Ces derniers jours, donc, j’ai entendu des personnalités de tous bords politiques, de toutes conditions sociales, de toutes confessions, même des musulmans, qui évidemment parlent avec leur prisme culturel, celui des sociétés occidentales où malgré moult problèmes nous vivons dans une certaine harmonie, sans restrictions de liberté véritablement intouchables, bref, des individus de tous bords qui jusqu’alors ne désiraient pas, ne voulaient pas discuter sans ambages des monothéismes et de leur conception du monde et des autres, et qui désormais pointent le souci fondamental qui existe au sein des monothéismes. Une intolérance irréductible à l’autre et une crispation textuelle, une impossibilité à la remise en cause de celui qui croit. Le blasphème n’existant plus en France, il est inutile de demander de respecter la foi de quelques-uns car la liberté de ne pas croire en une entité surnaturelle doit primer sur cette seconde possibilité. Peu étonnant donc, que le Pape François Ier, aussi libéral soit-il, a soutenu hier le non-droit à l’offense religieuse. Je demande ce droit, et, comme Charlie a pu le faire, il faut le revendiquer, car les livres saints défendus sont une offense à la communauté terrestre. Il revient aux croyants de faire ce travail d’adaptation, de modernisation, d’un ensemble de règles historiquement pré-moyenâgeuse qui ne posent qu’une seule question : la place et la considération de celui qui n’est pas soi. Non pas celui qui n’est pas soi culturellement, socialement, intimement, mais celui qui n’est pas soi car il ne croit pas dans l’être surnaturel qui nous guide. Encore une fois les monothéismes se fourvoient et vont à rebours de l’Histoire, en mettant en avant la notion de blasphème qui devrait être préservée. C’est de bonne guerre qu’un monothéisme en soutiennent un autre, c’est aussi son avenir qui est en jeu, bon gré mal gré. Il faudrait surtout qu’ils se rendent compte qu’ils s’adressent à des esprits qui ont désormais dépassé cette question et qui se voient navrés de revenir à ce type de débats si peu constructifs pour la vie sociétale.  

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s