Les religions abrahamiques, l’univers, et ses conséquences

Enfin, nous y sommes. Nous ne sommes plus seuls. Passée la première rupture métaphysique où l’Homme s’est détaché totalement de la nature, ne faisant plus un avec elle, tel l’oiseau fusionnant avec le ciel, indifférencié avec son environnement, passées des centaines de milliers d’années avec au cœur le déchirement de cette dissociation dont nous apprivoisions alors les Esprits, voilà enfin l’annonce qui doit bouleverser notre espèce. Le télescope spatial Kepler a décelé dans une constellation finalement pas si lointaine des rayonnements inhabituels sur une planète : la teinte orangée qu’elle affiche ne laisse aucun doute. De la même manière que nos activités ont modifié la biosphère naturelle, rendant notre existence visible depuis l’espace, la biosphère de cette planète, prosaïquement baptisée Kepler 220C, est sujette à des modifications qui n’ont rien de naturelles. Elles sont l’effet d’un élément tiers, une vie extraterrestre, de surcroît développée. Peut-être une ou des civilisations.

 Astronaute meet alien

L’annonce de cette découverte majeure, retransmise en mondovision, a créé un séisme planétaire. Subitement, les anciens antagonismes, parfois plurimillénaires, s’oublient, se tassent, chacun tentant de comprendre, de saisir la portée incommensurable de ce que les astrophysiciens du monde entier ont confirmé : ce qui n’était plus qu’une probabilité ne demandant que confirmation est enfin une réalité. Le monde de la physique est en émoi et, inlassablement, poursuit ses observations afin d’obtenir toujours plus de renseignements sur Kepler 220C. Les états-majors de tous les pays du globe se réunissent afin de définir une stratégie commune. Moment historique dans l’histoire humaine, aux conséquences innombrables. Nous dirigerions-nous vers une conscience vraiment commune sur les enjeux immanents ? Plus encore, la conséquence est spirituelle : nos anciennes croyances sont ébranlées… Disparaissent ? Non, quelques religions résistent encore. Les partisans de la théorie des anciens astronautes et les raëliens, accompagnés d’autres obscurs groupuscules aux appellations comiques, sautent sur l’occasion pour affirmer que leurs prophéties étaient fondées, et qu’il nous fallait dès à présent se préparer à accueillir nos créateurs, eux qui auraient d’ores et déjà eu vent de notre découverte. Le monde de la métaphysique et de la théologie, lui, se tient en retrait, laissant aux scientifiques la primeur du discours. Dans les chapelles, les mosquées, les synagogues, les exégètes des textes saints se creusent les méninges pour trouver trace d’une sentence, fût-ce une seule, sur une civilisation extra-terrestre, non-humaine, dissimulée entre les lignes de leurs livres antiques. Mince affaire.

rael-hostie-pain

Depuis tant de siècles qu’ils s’efforcent de mettre sous le tapis les incohérences scientifiques de leur saint ouvrage, la voie de dieu, les voici confrontés à une nouvelle réalité mettant à mal une cosmogonie déjà largement ébranlée. D’une Terre plate, à la géographie céleste pour le moins douteuse, ressemblant à s’y méprendre aux observations d’un simple humain regardant la voûte étoilée, une Terre « étalée » telle une pâte comme semble l’indiquer le Coran, une Terre « lit », une Terre « tapis », on tenta d’affiner les traductions pour jeter sur le non-littéral la réalité d’une planète sphérique. On tortilla les mots en tous sens pour faire croire que le Coran avait révélé la rotondité terrestre bien avant nos savants, on trouva dans tel verset l’occasion de transformer le sens des mots pour se rapprocher au plus de la sphère. Rotondité décrite déjà au VIème siècle avant Jésus-Christ par Pythagore et Platon – 13 petits siècles de retard, l’Histoire abhorrée au détriment d’une fixité intemporelle, anhistorique. On ne trompa personne, sinon les croyants auxquels il est décrit avec foison d’images les pseudo-miracles scientifiques contenus dans le Coran. S’approprier la science pour la détourner à ses fins prosélytes.

Flat earth

Pour nos trois monothéismes, la Terre au centre de l’univers, qui était devenu un grain de sable dans l’immensité, n’était plus même désormais l’Unique – cette manie de l’Unique, de l’Un, au détriment de l’Autre, du différent, de la diversité. La Terre autour de laquelle tournent tous les astres, car, selon leurs livres, nous serions la création principale d’un dieu n’ayant pas créé l’univers mais le jour et la nuit. Nous vivions alors, il est vrai, dans un petit univers, comme notre Terre était réduite avant la découverte du Nouveau Monde. Galilée, Giordano Bruno et d’autres astrophysiciens eurent quelques difficultés à faire accepter que finalement nous ne fussions pas au centre de notre système, mais c’était le soleil qui en était le socle – à croire que les religions païennes éradiquées pour permettre la Révélation avaient eu pour le coup plus de bon sens. Hérésie que tout cela, hérésie que la réalité ! Reniement ou bûcher ! Nous sommes le centre, le cœur ! Et l’Homme la plus merveilleuse de ses créatures, malgré son ontologique imperfection ! Et puis, devant l’évidence de l’héliocentrisme, repentir tardif. Mais bien sûr, ce qui aurait pu disqualifier la parole de dieu, reste valable. Reste la symbolique, la métaphore – et encore, soyez créationniste et continuez de prendre à la lettre les paroles des livres saints. L’important, l’essentiel, est de continuer à croire en la vérité contenue dans ces livres. Les découvertes progressant, l’univers devint si vaste que les chiffres nous manquèrent pour rendre compte de son infinité. Tant de planètes, de systèmes solaires, d’étoiles, de créations perpétuelles de galaxies. Tout ça juste pour nous, nous, sommet de la création ? Les découvertes sur l’univers avaient propagé l’idée qu’il paraissait improbable qu’il n’y ait que nous parmi des milliards et des milliards de planètes. Certains avançaient même qu’il existait d’autres univers hors du nôtre, fonctionnant selon des lois physiques différentes, ou des univers parallèles se développant dans des dimensions qui nous seraient invisibles. L’évolution. La connaissance. Leurs dieux se serait-il trompé sur eux-mêmes ? Sur leur création ? Ou les hommes se seraient trompés dans la transcription de ses paroles ? L’Omnipotent ne pouvaient-il lui-même créer ce livre afin de faire taire tous les réfractaires à sa grandeur plutôt que de confier ce soin aux Hommes ?

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Nuit et jour, donc, nos exégètes se penchent sur leurs livres. Ils ne trouvent trace d’aucune présence extra-terrestre autre que dieu et ses personnages fantasmagoriques. Nous ne serions plus alors le sommet de la création ? Tout cela, c’était du vent, des paroles en l’air ? Finalement qu’importe, il faut continuer à suivre les commandements divins, faire sa prière, ses ablutions, ses guerres, ses combats de clocher. Car malgré tout ce qui contredit la pseudo-cosmogonie de la bible, de la torah et du coran, ce monde des temps anciens ne peut être mis en défaut. Jamais. Le réel doit s’adapter, c’est comme ça.

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Peu de temps après cette découverte qui changerait à jamais notre monde commencent à fleurir sur internet et dans les médias des théories alambiquées qui pourtant reçoivent l’adhésion de bon nombre de ceux qui se sentent bousculés dans leur foi : de même que les américains n’ont jamais marché sur la Lune, ces images du télescope spatial ont été clairement trafiquées à des fins propagandistes par l’impérialisme américain. C’est évident, il suffit de regarder la lumière dégagée par les ondes du télescope ainsi que le mouvement de la planète. Illuminati, sionistes, services secrets américains, tsahal, tout y passe. Le monde occidental et les juifs se sont coalisés pour enterrer définitivement les paroles des prophètes. Plus modérés, les chrétiens, par la voix du pape, attendent confirmation véritable d’une présence extraterrestre pour se prononcer. Certains avancent que les paroles de dieu étaient incomplètes car nous étions à l’époque de la transmission du message de dieu encore incapable de comprendre et d’entendre tout ce qu’il avait à nous dire. Et puis, la foi, c’est à l’intérieur de nous, ce n’est pas discutable, d’ailleurs il est inutile de discuter le livre si des gens y croient en tant que tel. Pourquoi voudrions-nous leur balancer la réalité à la figure ? Ce n’est pas gentil comme attitude. La réalité, après tout, a autant de valeur que leur imaginaire.

bible fable

Nous ne sommes donc plus seuls dans l’univers : les frontières ont été dépassées, nos dieux deviennent inutiles. Mais il faut les maintenir, coûte que coûte. Pour les non-croyants du monde entier, c’est une victoire sur la religion, une nouvelle victoire. Renaît le fol espoir de voir les monothéismes se tarir pour ne laisser place qu’à une considération saine du réel. Mais c’est peine perdue. La foi persiste envers et contre tout, ainsi qu’elle l’a toujours fait : pire, elle se renforce, comme à chaque fois qu’elle est poussée dans ses retranchements. Entre aveuglement et négation, des théologies soumettent l’idée que la planète découverte est celle de dieu, c’est là qu’il résiderait. D’autres pensent que c’est une tentation, visant à nous plonger dans l’erreur, une mauvaise blague de Satan désireux de nous détourner de la religion, notre foi indissoluble. D’autres, sans autre considération, disent que c’est blasphème, qu’il n’y a pas d’évidence, et qu’ils convient de combattre cette idée, par les armes s’il le faut. Les plus drastiques considèrent que c’est le signe initiateur du début de l’ère apocalyptique – revenant de façon cyclique. Pour d’autres, cela ne change rien. Dieu a un plan. C’est une mise à l’épreuve. Quoi qu’il en soit, les croyants affluent aux lieux saints, comme s’ils cherchaient une réponse. L’envie peut-être de se sentir moins seuls dans cet univers si vaste pour nous. Dans certaines chaumières, on se demande quel est le degré d’évolution de la civilisation que l’on vient de découvrir : sont-ils plus développés que nous ? Maîtrisent-ils des technologies qui nous seraient inconnus ? Croient-ils en une divinité supérieure qui leur aurait révélé qu’ils sont eux aussi au centre de l’univers ? Que penseraient-ils de notre dieu qui nous a dit la même chose ? Mais peut-être après tout sont-ils effectivement plus évolués. Peut-être croient-ils dans le réel, tel qu’il est, et que cela fait des millénaires qu’ils ont abandonné le placebo d’une divinité protectrice pour vivre. Qu’ils ne psalmodient pas un livre saint, ne se soumettent pas à une entité supérieure fabulée, à un Père fantasmé qui protège et punit tout à la fois. S’ils sont évolués, toute leur énergie est vouée à la vie… Ici et maintenant.

« Dieu descendrait sur Terre pour dire qu’il n’existe pas, qu’ils le tueraient pour ne pas cesser de croire »

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Une réflexion sur “Les religions abrahamiques, l’univers, et ses conséquences

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