Les djihadistes ont leur « Mein Kampf », disponible jusque sur Amazon

Trente-huit touristes exécutés sur une plage de Tunisie, 27 morts et 227 blessés dans l’explosion d’une mosquée chiite au Koweït, au moins 200 civils tués à Kobané dans l’un des pires massacres perpétrés en Syrie… Un an après sa création, Daech fête son anniversaire dans le sang. Cette vague meurtrière intervient après un appel lancé par le porte-parole officiel de l’organisation État islamique, invitant les musulmans du monde entier à engager la guerre sainte durant le mois sacré de ramadan, pour en faire un «mois de malheur pour les mécréants». Quelques jours plus tôt, l’EI diffusait encore des vidéos insoutenables d’espions noyés dans des cages ou décapités par l’explosion d’un câble électrique qui reliait leurs têtes. Depuis la proclamation de son « califat » le 29 juin 2014, entre le Tigre et l’Euphrate, Daech est devenu le groupe djihadiste le plus tristement célèbre pour sa barbarie extrême et l’exploitation médiatique de ses crimes. «Une pornographie de la violence», selon les mots de Peter Harling, expert auprès de l’International Crisis Group, qui lui permet de capter l’attention mondiale.

Daesh

De quoi laisser définitivement nauséeux et hébétés les spectateurs involontaires de ces exactions, a priori perçues comme l’expression d’une folie furieuse. Seulement, «il faut d’urgence cesser de considérer les djihadistes comme des impulsifs irréfléchis, avertit le psychanalyste et spécialiste du radicalisme Fethi Benslama. Leurs actions obéissent à une stratégie construite et intelligente.» Loin d’être improvisée, l’horreur chez Daech a en effet été savamment pensée, justifiée, et théorisée. Les djihadistes ont ainsi leur propre «Mein Kampf». Il s’appelle «l’Administration de la sauvagerie», sous-titré «La phase la plus critique à travers laquelle l’Oumma devra passer». Et le plus étonnant, c’est que ce document édifiant, téléchargeable en arabe ou en anglais sur plus de 15000 sites internet, est également commercialisé sur Amazon dans sa médiocre traduction française «Gestion de la barbarie». « C’est un ouvrage de référence pour l’état-major de l’organisation Etat islamique, presque la “Constitution” de Daech», assure Hosham Dawod, chercheur au CNRS. « J’avoue que la première fois que j’en ai entendu parler, il y a quelques années, dans le centre militaire de West Point, aux États-Unis, où on l’étudiait, j’ai pensé que l’importance qu’on lui accordait était peut-être surévaluée. Mais quand Daech s’est installé en Syrie, en 2013, la ressemblance des modes opératoires était frappante. Aujourd’hui, je dois constater que tous les commandants de brigade de l’EI ont lu ce livre», confirme Romain Caillet, chercheur et consultant sur les questions d’islamisme.

Le livre

Le livre « Gestion de la barbarie’

Écrit entre 2002 et 2004 par un certain Abu Bakr Naji, pseudonyme dont on suppose aujourd’hui qu’il aurait été celui d’un communicant d’Al-Qaïda tué par un drone américain dans la zone tribale du Pakistan en 2008, «l’Administration de la sauvagerie» est resté largement inconnu des milieux irakiens et syriens jusqu’au début des années 2010. L’ouvrage était vraisemblablement destiné au cercle très fermé des cadres d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique, qui le faisaient circuler sous le manteau. Ce sont justement les autorités saoudiennes qui le découvriront par hasard, en 2008, lors d’une descente dans une cachette djihadiste. D’abord publié sous la forme d’une série d’articles sur des forums spécialisés, dans le cadre des débats qui s’engagèrent sur l’avenir du mouvement terroriste après les attentats du 11-Septembre et du retour de bâton qu’ils provoquèrent, il est au départ très contesté par les djihadistes eux-mêmes. En effet, tout l’argumentaire d’Abu Bakr Naji repose sur une hypothèse principale, alors totalement inaudible : la défaite à venir des Américains au Proche- Orient et leur retrait des zones de combat. Il pronostique également que plusieurs régimes vont s’effondrer, créant un état de chaos ou de «sauvagerie», qui marquerait le moment idéal pour que les djihadistes passent à l’action.

Or, les prophéties de Naji vont se révéler exactes. En 2011, les troupes américaines se retirent d’Irak alors qu’explosent les révolutions du «printemps arabe». Voilà le terrain de désordre propice aux islamistes. La théorie de Naji selon laquelle le nouveau djihadisme doit se territorialiser en instaurant un Etat islamique est soudainement prise au sérieux, et son livre devient très populaire. Daech s’en empare alors comme d’une feuille de route pour légitimer son action. Le manuel de guerre propose un plan très précis pour atteindre son objectif: restaurer le califat et réunir les États nés du partage de Sykes-Picot en 1916. Il s’agit de sortir définitivement de l’ère coloniale en abolissant les frontières créées artificiellement sur les ruines de l’Empire ottoman par la France et l’Angleterre. A cette fin, dit le livre, il ne faut avoir aucun scrupule à recourir à «la violence, la cruauté, le terrorisme, l’effroi et les massacres». D’ailleurs, «il vaut mieux que ceux qui ont l’intention de se lancer dans l’action djihadiste par la douceur restent chez eux, assis dans leur fauteuil», précise-t-il, exprimant au passage tout son mépris pour le pacifisme de Gandhi. «L’expression de Mao Zedong “le pouvoir est au bout du fusil” résume parfaitement la pensée d’Abu Bakr Naji, commente le chercheur Nabil Mouline. Pour lui, c’est par la violence, et la violence seulement, que l’islam vaincra.»

Le calife autoproclamé de l'EI, Abu Bakr al-Baghdadi

Le calife autoproclamé de l’EI, Abu Bakr al-Baghdadi

Dans son exposé riche en détails, notamment sur la manière d’endoctriner les jeunes ou de faire pression sur l’Occident par le pétrole, Naji définit trois grandes étapes à son programme de conquête et n’omet pas d’exploiter tous les ressorts émotionnels et psychologiques. La première étape consiste donc en «l’épuisement et la démoralisation» de l’ennemi. Elle vise à affaiblir les États par des guérillas qui les surprendront d’abord à leurs «périphéries», par un harcèlement continu et une montée en puissance anxiogène de la violence. Humilier, hanter, terroriser, tel est le nerf de la guerre. Il faut répandre «la terreur dans le cœur de l’ennemi, une terreur qui n’aura pas de fin». Brûler vif un otage et couper les têtes étant utile pour semer l’effroi, toutes les atrocités sont permises. Cette tactique a fait ses preuves à Palmyre en mai dernier avec la débandade de l’armée syrienne avant tout combat. Tout doit donc être entrepris pour frapper les esprits, insiste l’auteur de «l’Administration». Pour ce faire, la communication devient le meilleur allié des djihadistes. «La dimension médiatique est une colonne vertébrale dont nous devons prendre soin», souligne Naji. Et l’on sait combien Daech est passé maître en l’art de diffuser sa propagande sur les réseaux sociaux ou par des campagnes d’affichage dans les zones conquises. Mais il s’agit aussi de «polariser» la population, «amener les masses dans la bataille» qui doit être «très violente, comme la mort dans un cœur qui s’éteint». Les divisions exacerbées au sein du peuple profiteront au groupe terroriste, et la jeunesse, particulièrement perméable à la violence, sera précipitée dans les filets du combat.

Islam slavery

La seconde étape, appelée «administration de la sauvagerie», consiste alors à «gérer» le chaos, en modelant la société selon les lois de la charia. Les djihadistes devront s’employer à «unir le cœur des gens», dit Naji, en fournissant de l’argent, des soins et des moyens de subsistance à une population avide d’un retour à l’ordre et chez laquelle on entretiendra dans le même temps le sentiment de terreur. C’est à ce stade que seront jetées «les bases d’un État». Daech a là encore montré sa capacité à jouer de la carotte et du bâton avec les populations locales, les terrorisant avec des exécutions publiques brutales tout en leur offrant une relative stabilité et des services publics et administratifs (hôpitaux, écoles, tribunaux). L’organisation a même récemment frappé ses premières pièces d’or. Une fois ces deux phases accomplies et l’embryon d’État établi, il ne restera plus, selon Naji, qu’à proclamer le califat et chercher à fédérer autour de lui les autres groupes djihadistes pour «étendre sa domination». L’autoproclamé calife Baghdadi a bousculé l’ordre des plans de Naji. Un an après la création de l’Etat islamique, l’organisation s’étend déjà sur 300.000 km2, à cheval sur l’Irak et la Syrie, contrôle désormais la ville de Syrte en Libye, et a obtenu l’allégeance de plusieurs dizaines de groupes djihadistes répartis dans 18 Etats. Face à une stratégie aussi élaborée, une question se pose encore plus urgemment : quelle est la nôtre?

Article intégralement repris du site Bibliobs du Nouvel Observateur : http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20150703.OBS2057/les-djihadistes-ont-leur-mein-kampf-en-vente-sur-amazon.html?xtor=RSS-25

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