Charlie Hebdo et Aylan Kurdi, ou quand des dessins valent mieux qu’un long discours

Charlie Hebdo, le journal satirique dont la rédaction avait été décimée par l’attentat de janvier 2015 de la part d’extrêmiste islamiste, est de nouveau sous le feu de l’actualité à cause de deux dessins portant sur le décès de l’enfant Aylan Kurdi. Cette image ayant fait le tour du monde a sonné la prise de conscience européenne d’actions urgentes à mettre en oeuvre pour essayer de solutionner au moins provisoirement cet afflux. Cette image n’est pas anodine : elle exprime une émotion directe, celle d’un enfant mort, et a été utilisée pour ce qu’elle était. Une image de désolation et de tristesse. C’est une image qui ne demande pas de décryptage véritable, c’est une image qui consterne. De fait, elle a été utilisée par l’ensemble des médias européens comme la quintessence du drame des migrants, et, sciemment ou inconsciemment, elle visait à provoquer un électrochoc dans l’opinion publique.

Dessin de Charlie Hebdo sur la mort du jeune Aylan Kurdi

Dessin de Charlie Hebdo sur la mort du jeune Aylan Kurdi

Les dessins satiriques de Charlie Hebdo, de Riss, reprennent donc cette photographie qui est déjà entrée dans l’histoire, à la manière des photographies de Capa sur la guerre civile en Espagne ou la photo di Nick Ut « Napalm girl » sur la guerre au Vietnam. Elles ont influé sur la perception des évènements par les individus. Toutefois, comme les photographies, l’image, le dessin, sont porteurs d’un message, et il semble que ceux qui désormais se soucient de se dissocier de Charlie Hebdo sous le prétexte d’islamophobie ou de racisme sont soit de parfais idiots – probable – soit englués dans un parti-pris idéologique. Ceux qui pensent qu’elles sont de mauvais goût sont en droit, toutefois, de le penser, et c’est là qu’agit la liberté d’expression. Car ces dessins visent évidemment à dénoncer, et n’est absolument pas l’expression d’une pensée réactionnaire et fermée. Accuser Charlie Hebdo de s’être abaissée à celle-ci est lui faire un mauvais procès. En dessinant Aylan Kurdi, ils dessinent le drame de l’immigration, car cet enfant malheureux en est devenu malgré lui le symbole, et les informations contradictoires concernant la « fabrication » de cette photo pour en discuter la véracité est la preuve de sa portée symbolique essentielle. Cette photo signifie beaucoup plus que des discours.

Aylan Kurdi, l'enfant de Kobané retrouvé mort sur une plage turque

Aylan Kurdi, l’enfant de Kobané retrouvé mort sur une plage turque

Dans l’un des deux dessins incriminés, on y voit le corps d’Aylan Kurdi sur la plage à côté d’un Jésus-Christ souriant et marchant sur l’eau (« Les chrétiens marchent sur les eaux, les enfants musulmans coulent » ) sous le titre « La preuve que l’Europe est chrétienne ». Evidemment, une lecture simpliste est de dire que Charlie Hebdo fait sien le discours de l’extrême-droite, celui de préserver les racines chrétiennes de l’Europe et donc de refuser les migrants musulmans. En somme, comme si Charlie Hebdo faisait partie de ceux qui, en secret ou non, se sont réjouis de la mort de cet enfant et qu’ils étaient partisans d’une Europe chrétienne et conservatrice. Cela va à l’encontre de l’ensemble de leurs combats, contre l’ignorance crasse, la bêtise, et l’abrutissement religieux. Charlie Hebdo ne fait que prendre à contre-pied cet argument religieux exploité par les extrêmes-droites européennes, et se moque, non pas de la tragédie, mais bel et bien de ce discours, basé sur le rejet à partir de bases religieuses, Jésus-Christ marchant sur l’eau symbolisant le caractère irréel voire mythique de cette vision d’une Europe purement chrétienne, le caractère absurde finalement de cet argument contre les migrants. Ce dessin s’apparente bien plus à une marque de soutien aux migrants, évidemment pas un rejet. Ils se moquent du discours de l’européen moyen.

Le deuxième dessin de Charlie Hebdo sur la tragédie

Le deuxième dessin de Charlie Hebdo sur la tragédie

Concernant le deuxième dessin, on y voit toujours Aylan Kurdi mort sur la plage, avec derrière lui la publicité de Mcdonalds – symbole ici du capitalisme globalisé et sauvage – et son clown facétieux proposant deux menus enfants pour le prix d’un. « Si près du but ». Ce dessin fonctionne sur le même ressort. Cet enfant mort est enfant de la pauvreté, de la guerre et de la misère. Ce que le dessin semble dénoncer, à sa manière, c’est le mirage aux alouettes que représente l’Occident pour un certain nombre de migrants, que cette promotion sur la publicité même n’est plus valable, car ces enfants ne pourront pas en profiter. Le « but » de l’enfant – et plus largement de sa famille – est de participer à une société qui est à l’origine de leurs propres misères, dont le système participe partiellement à les pousser vers d’autres pays. Ce « but » est donc fallacieux, car ces migrants ne viennent pas trouver en Europe le bonheur mais survivre en majorité. En somme, l’idée est qu’il est mort en cherchant à rejoindre le système qui est à la base de sa noyade. Et une fois encore, Charlie Hebdo dénonce l’absurdité de ce système, de cet afflux de migrants que nous hésitons à vouloir recueillir, sans que l’on ne s’interroge fondamentalement sur les raisons structurelles de telles tragédies. Ces dessins sont donc au contraire, non pas une accusation contre les migrants, contre Aylan Kurdi, une preuve du manque d’empathie du journal, mais ce sont des dessins qui, oui, par l’humour, cherchent à faire réfléchir ceux qui peuvent les décrypter. Charlie Hebdo a pris une liberté : celle de pouvoir rire noir du tragique pour que l’on puisse s’interroger sur les raisons de certains drames.

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