André Comte-Sponville et le blasphème : entretien

La liberté d’expression est une liberté fondamentale. Comme toute liberté naturelle, on la voudrait absolue ; comme toute liberté socialement réglementée, elle connaît des limites. Mais pourrait-on imaginer ou réclamer une liberté d’expression sans limites ?

Il n’y a pas de liberté absolue. Même à l’état de nature, à supposer qu’il ait existé, la liberté de chacun dépend de la force dont il est capable ; elle est doublement -limitée, et par sa propre faiblesse, et par la force des autres. C’est vrai a fortiori dans un État de droit. Pas de liberté sans lois, pas de loi sans contraintes. On prend souvent l’exemple du code de la route : s’il n’existait pas, ma liberté de circuler, théoriquement plus grande, serait en pratique presque nulle. S’agissant de la liberté d’expression, c’est différent. On pourrait envisager qu’aucune loi ne la limite. Mais est-ce souhaitable ? Il faut bien interdire la diffamation, les appels au meurtre, protéger le droit d’auteur et les secrets commerciaux ou industriels… Même les Etats-Unis, où le Premier amendement garantit une liberté d’expression plus grande que chez nous, lui reconnaissent certaines limites. Idem en France, qui interdit en outre les incitations à la haine raciale ou religieuse, le négationnisme et les atteintes à la vie privée. On peut discuter le détail de ces interdits (contre le négationnisme, je ne suis pas certain qu’une loi soit la -meilleure arme), mais guère en contester le principe.

Le philosophe André Comte-Sponville

Le philosophe André Comte-Sponville

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Interview de Salman Rushdie : l’Islam, l’extrémisme, son oeuvre, la littérature…

La polémique a fait rage aux Etats-Unis après que le prestigieux Pen American Center (Pen Club), société littéraire américaine, eut décidé de décerner à Charlie Hebdo sa plus haute distinction. Refusant d’endosser une ligne critique face à l’islam, environ 200 auteurs ont signé une pétition contre la remise du prix Courage et liberté d’expression à Charlie Hebdo, et l’ont fait circuler lors du gala que vous présidiez le 5 mai. L’événement a-t-il été gâché par cette contestation inattendue?

N’exagérons pas ces protestations : nous parlons de 200 écrivains signataires de la pétition sur les 5 000 que compte le Pen Club. C’est donc un faible nombre. Gérard Biard et Jean-Baptiste Thoret, les deux personnes venues à New York pour représenter la cause de Charlie Hebdo au gala, ont été accueillis avec d’autant plus d’enthousiasme par la majorité des écrivains présents. J’ai demandé à l’écrivain Alain Mabanckou de leur remettre le prix Courage et liberté d’expression. Pour avoir vécu dans différentes cultures, j’éprouve une connivence personnelle envers ce talentueux auteur franco-congolais installé en Californie, et j’avais été touché par le texte qu’il a publié dans L’Express en ferme réponse à l’annonce du boycott ; c’est pourquoi je lui ai demandé de le répéter en anglais lors du gala. Je suis reconnaissant aussi au président de SOS Racisme, Dominique Sopo, d’avoir tenu à venir à New York pour défendre la mémoire des dessinateurs assassinés et en finir avec les accusations injustes dont ils faisaient l’objet.

Salman Rushdie

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